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Lautréamont: Les chants de Maldoror (chant première)

Chant première

Plût au ciel que le lecteur, enhardi et devenu momentanément féroce comme ce qu’il lit, trouve, sans se désorienter, son chemin abrupt et sauvage, à travers les marécages désolés de ces pages sombres et pleines de poison; car, à moins qu’il n’apporte dans sa lecture une logique rigoureuse et une tension d’esprit égale au moins à sa défiance, les émanations mortelles de ce livre imbiberont son âme, comme l’eau le sucre. Il n’est pas bon que tout le monde lise les pages qui vont suivre; quelques-uns seuls savoureront ce fruit amer sans danger. Par conséquent, âme timide, avant de pénétrer plus loin dans de pareilles landes inexplorées, dirige tes talons en arrière et non en avant. Écoute bien ce que je te dis: dirige tes talons en arrière et non en avant, comme les yeux d’un fils qui se, détourne respectueusement de la contemplation auguste de la face maternelle; ou, plutôt, comme un angle à perte de vue de grues frileuses méditant beaucoup, qui, pendant l’hiver, vole puissamment à travers le silence, toutes voiles tendues, vers un point déterminé de l’horizon, d’où tout à coup part un vent étrange et fort, précurseur de la tempête. La grue la plus vieille et qui forme à elle seule l’avant-garde, voyant cela, branle la tête comme une personne raisonnable, conséquemment son bec aussi qu’elle fait claquer, et n’est pas contente (moi, non plus, je ne le serais pas à sa place), tandis que son vieux cou, dégarni de plumes et contemporain de trois générations de grues, se remue en ondulations irritées qui présagent l’orage qui s’approche de plus en plus. Après avoir de sang-froid regardé plusieurs fois de tous les côtés avec des yeux qui renferment l’expérience, prudemment, la première (car, c’est elle qui a le privilége de montrer les plumes de sa queue aux autres grues inférieures en intelligence), avec son cri vigilant de mélancolique sentinelle, pour repousser l’ennemi commun, elle vire avec flexibilité la pointe de la figure géométrique (c’est peut-être un triangle, mais on ne voit pas le troisième côté que forment dans l’espace ces curieux oiseaux de passage), soit à bâbord, soit à tribord, comme un habile capitaine; et, manœuvrant avec des ailes qui ne paraissent pas plus grandes que celles d’un moineau, parce qu’elle n’est pas bête, elle prend ainsi un autre chemin philosophique et plus sûr.


Lecteur, c’est peut-être la haine que tu veux que j’invoque dans le commencement de cet ouvrage! Qui te dit que tu n’en renifleras pas, baigné dans d’innombrables voluptés, tant que tu voudras, avec tes narines orgueilleuses, larges et maigres, en te renversant de ventre, pareil à un requin, dans l’air beau et noir, comme si tu comprenais l’importance de cet acte et l’importance non moindre de ton appétit légitime, lentement et majestueusement, les rouges émanations? Je t’assure, elles réjouiront les deux trous informes de ton museau hideux, ô monstre, si toutefois tu t’appliques auparavant à respirer trois mille fois de suite la conscience maudite de l’Éternel! Tes narines, qui seront démesurément dilatées de contentement ineffable, d’extase immobile, ne demanderont pas quelque chose de meilleur à l’espace, devenu embaumé comme de parfums et d’encens; car, elles seront rassasiées d’un bonheur complet, comme les anges qui habitent dans la magnificence et la paix des agréables cieux.


J’établirai dans quelques lignes comment Maldoror fut bon pendant ses premières années, où il vécut heureux; c’est fait. Il s’aperçut ensuite qu’il était né méchant: fatalité extraordinaire! Il cacha son caractère tant qu’il put, pendant un grand nombre d’années; mais, à la fin, à cause de cette concentration qui ne lui était pas naturelle, chaque jour le sang lui montait à la tête; jusqu’à ce que, ne pouvant plus supporter une pareille vie, il se jeta résolûment dans la carrière du mal … atmosphère douce!


Qui l’aurait dit! lorsqu’il embrassait un petit enfant, au visage rose, il aurait voulu lui enlever ses joues avec un rasoir, et il l’aurait fait très souvent, si Justice, avec son long cortège de châtiments, ne l’en eût chaque fois empêché. Il n’était pas menteur, il avouait la vérité et disait qu’il était cruel. Humains, avez-vous entendu? il ose le redire avec cette plume qui tremble! Ainsi donc, il est une puissance plus forte que la volonté … Malédiction! La pierre voudrait se soustraire aux lois de la pesanteur? Impossible. Impossible, si le mal voulait s’allier avec le bien. C’est ce que je disais plus haut.


Il y en a qui écrivent pour rechercher les applaudissements humains, au moyen de nobles qualités du cœur que l’imagination invente ou qu’ils peuvent avoir. Moi, je fais servir mon génie à peindre les délices de la cruauté! Délices non passagères, artificielles; mais, qui ont commencé avec l’homme, finiront avec lui. Le génie ne peut-il pas s’allier avec la cruauté dans les résolutions secrètes de la Providence? ou, parce qu’on est cruel, ne peut-on pas avoir du génie? On en verra la preuve dans mes paroles; il ne tient qu’à vous de m’écouter, si vous le voulez bien … Pardon, il me semblait que mes cheveux s’étaient dressés sur ma tête; mais, ce n’est rien, car, avec ma main, je suis parvenu facilement à les remettre dans leur première position. Celui qui chante ne prétend pas que ses cavatines soient une chose inconnue; au contraire, il se loue de ce que les pensées hautaines et méchantes de son héros soient dans tous les hommes.


J’ai vu, pendant toute ma vie, sans en excepter un seul, les hommes, aux épaules étroites, faire des actes stupides et nombreux, abrutir leurs semblables, et pervertir les âmes par tous les moyens. Ils appellent les motifs de leurs actions: la gloire. En voyant ces spectacles, j’ai voulu rire comme les autres; mais, cela, étrange imitation, était impossible. J’ai pris un canif dont la lame avait un tranchant acéré, et me suis fendu les chairs aux endroits où se réunissent les lèvres. Un instant je crus mon but atteint. Je regardai dans un miroir cette bouche meurtrie par ma propre volonté! C’était une erreur! Le sang qui coulait avec abondance des deux blessures empêchait d’ailleurs de distinguer si c’était là vraiment le rire des autres. Mais, après quelques instants de comparaison, je vis bien que mon rire ne ressemblait pas à celui des humains, c’est-à-dire que je ne riais pas. J’ai vu les hommes, à la tête laide et aux yeux terribles enfoncés dans l’orbite obscur, surpasser la dureté du roc, la rigidité de l’acier fondu, la cruauté du requin, l’insolence de la jeunesse, la fureur insensée des criminels, les trahisons de l’hypocrite, les comédiens les plus extraordinaires, la puissance de caractère des prêtres, et les êtres les plus cachés au dehors, les plus froids des mondes et du ciel; lasser les moralistes à découvrir leur cœur, et faire retomber sur eux la colère implacable d’en haut. Je les ai vus tous à la fois, tantôt le poing le plus robuste dirigé vers le ciel, comme celui d’un enfant déjà pervers contre sa mère, probablement excités par quelque esprit de l’enfer, les yeux chargés d’un remords cuisant en même temps que haineux, dans un silence glacial, n’oser émettre les méditations vastes et ingrates que recélait leur sein, tant elles étaient pleines d’injustice et d’horreur, et attrister de compassion le Dieu de miséricorde; tantôt, à chaque moment du jour, depuis le commencement de l’enfance jusqu’à la fin de la vieillesse, en répandant des anathèmes incroyables, qui n’avaient pas le sens commun, contre tout ce qui respire, contre eux-mêmes et contre la Providence, prostituer les femmes et les enfants, et déshonorer ainsi les parties du corps consacrées à la pudeur. Alors, les mers soulèvent leurs eaux, engloutissent dans leurs abîmes les planches; les ouragans, les tremblements de terre renversent les maisons; la peste, les maladies diverses déciment les familles priantes. Mais, les hommes ne s’en aperçoivent pas. Je les ai vus aussi rougissant, pâlissant de honte pour leur conduite sur cette terre; rarement. Tempêtes, sœurs des ouragans; firmament bleuâtre, dont je n’admets pas la beauté; mer hypocrite, image de mon cœur; terre, au sein mystérieux; habitants des sphères; univers entier; Dieu, qui l’as créé avec magnificence, c’est toi que j’invoque: montre-moi un homme qui soit bon!… Mais, que ta grâce décuple mes forces naturelles; car, au spectacle de ce monstre, je puis mourir d’étonnement: on meurt à moins.


On doit laisser pousser ses ongles pendant quinze jours. Oh! comme il est doux d’arracher brutalement de son lit un enfant qui n’a rien encore sur la lèvre supérieure, et, avec les yeux très ouverts, de faire semblant de passer suavement la main sur son front, en inclinant en arrière ses beaux cheveux! Puis, tout à coup, au moment où il s’y attend le moins, d’enfoncer les ongles longs dans sa poitrine molle, de façon qu’il ne meure pas; car, s’il mourait, on n’aurait pas plus tard l’aspect de ses misères. Ensuite, on boit le sang en léchant les blessures; et, pendant ce temps, qui devrait durer autant que l’éternité dure, l’enfant pleure. Rien n’est si bon que son sang, extrait comme je viens de le dire, et tout chaud encore, si ce ne sont ses larmes, amères comme le sel. Homme, n’as-tu jamais goûté de ton sang, quand par hasard tu t’es coupé le doigt? Comme il est bon, n’est-ce pas; car, il n’a aucun goût. En outre, ne te souviens-tu pas d’avoir un jour, dans tes réflexions lugubres, porté la main, creusée au fond, sur ta ligure maladive mouillée par ce qui tombait des yeux; laquelle main ensuite se dirigeait fatalement vers la bouche, qui puisait à longs traits, dans cette coupe, tremblante comme les dents de l’élève qui regarde obliquement celui qui est né pour l’oppresser, les larmes? Comme elles sont bonnes, n’est-ce pas; car, elles ont le goût du vinaigre. On dirait les larmes de celle qui aime le plus; mais, les larmes de l’enfant sont meilleures au palais. Lui, ne trahit pas, ne connaissant pas encore le mal: celle qui aime le plus trahit tôt ou tard … je le devine par analogie, quoique j’ignore ce que c’est que l’amitié, que l’amour (il est probable que je ne les accepterai jamais; du moins, de la part de la race humaine). Donc, puisque ton sang et tes larmes ne te dégoûtent pas, nourris-toi, nourris-toi avec confiance des larmes et du sang de l’adolescent. Bande-lui les yeux, pendant que tu déchireras ses chairs palpitantes; et, après avoir entendu de longues heures ses cris sublimes, semblables aux râles perçants que poussent dans une bataille les gosiers des blessés agonisants, alors, t’ayant écarté comme une avalanche, tu te précipiteras de la chambre voisine, et tu feras semblant d’arriver à son secours. Tu lui délieras les mains, aux nerfs et aux veines gonflées, tu rendras la vue à ses yeux égarés, en te remettant à lécher ses larmes et son sang. Comme alors le repentir est vrai! L’étincelle divine qui est en nous, et paraît si rarement, se montre; trop tard! Comme le cœur déborde de pouvoir consoler l’innocent à qui l’on a fait du mal: «Adolescent, qui venez de souffrir des douleurs cruelles, qui donc a pu commettre sur vous un crime que je ne sais de quel nom qualifier! Malheureux que vous êtes! Comme vous devez souffrir! Et si votre mère savait cela, elle ne serait pas plus près de la mort, si abhorrée par les coupables, que je ne le suis maintenant. Hélas! qu’est-ce donc que le bien et le mal? Est-ce une même chose par laquelle nous témoignons avec rage notre impuissance, et la passion d’atteindre à l’infini par les moyens même les plus insensés? Ou bien, sont-ce deux choses différentes? Oui … que ce soit plutôt une même chose … car, sinon, que deviendrai-je au jour du jugement! Adolescent, pardonne-moi; c’est celui qui est devant ta figure noble et sacrée, qui a brisé tes os et déchiré les chairs qui pendent à différents endroits de ton corps. Est-ce un délire de ma raison malade, est-ce un instinct secret qui ne dépend pas de mes raisonnements, pareil à celui de l’aigle déchirant sa proie, qui m’a poussé à commettre ce crime; et pourtant, autant que ma victime, je souffrais! Adolescent, pardonne-moi. Une fois sortis de cette vie passagère, je veux que nous soyons entrelacés pendant l’éternité; ne former qu’un seul être, ma bouche collée à ta bouche. Même, de cette manière, ma punition ne sera pas complète. Alors, tu me déchireras, sans jamais t’arrêter, avec les dents et les ongles à la fois. Je parerai mon corps de guirlandes embaumées, pour cet holocauste expiatoire; et nous souffrirons tous les deux, moi, d’être déchiré, toi, de me déchirer … ma bouche collée à ta bouche. O adolescent, aux cheveux blonds, aux yeux si doux, feras-tu maintenant ce que je te conseille? Malgré toi, je veux que tu le fasses, et tu rendras heureuse ma conscience.» Après avoir parlé ainsi, en même temps tu auras fait du mal à un être humain, et tu seras aimé du même être: c’est le bonheur le plus grand que l’on puisse concevoir. Plus tard, tu pourras le mettre à l’hôpital; car, le perclus ne pourra pas gagner sa vie. On t’appellera bon, et les couronnes de laurier et les médailles d’or cacheront tes pieds nus, épars sur la grande tombe, à la figure vieille, O toi, dont je ne veux pas écrire le nom sur cette page qui consacre la sainteté du crime, je sais que ton pardon fut immense comme l’univers. Mais, moi, j’existe encore!


J’ai fait un pacte avec la prostitution afin de semer le désordre dans les familles. Je me rappelle la nuit qui précéda cette dangereuse liaison. Je vis devant moi un tombeau. J’entendis un ver luisant, grand comme une maison, qui me dit: «Je vais t’éclairer. Lis l’inscription. Ce n’est pas de moi que vient cet ordre suprême.» Une vaste lumière couleur de sang, à l’aspect de laquelle mes mâchoires claquèrent et mes bras tombèrent inertes, se répandit dans les airs jusqu’à l’horizon. Je m’appuyai contre une muraille en ruine, car j’allais tomber, et je lus: «Ci-gît un adolescent qui mourut poitrinaire: vous savez pourquoi. Ne priez pas pour lui.» Beaucoup d’hommes n’auraient peut-être pas eu autant de courage que moi. Pendant ce temps, une belle femme nue vint se coucher à mes pieds. Moi, à elle, avec une figure triste: «Tu peux te relever.» Je lui tendis la main avec laquelle le fratricide égorge sa sœur. Le ver luisant, à moi: «Toi, prends une pierre et tue-la;—Pourquoi? lui dis-je.» Lui, à moi: «Prends garde à toi; le plus faible, parce que je suis le plus fort. Celle-ci s’appelle Prostitution.» Les larmes dans les yeux, la rage dans le cœur, je sentis naître en moi une force inconnue. Je pris une grosse pierre; après bien des efforts, je la soulevai avec peine jusqu’à la hauteur de ma poitrine; je la mis sur l’épaule avec les bras. Je gravis une montagne jusqu’au sommet: de là, j’écrasai le ver luisant. Sa tête s’enfonça sous le sol d’une grandeur d’homme; la pierre rebondit jusqu’à la hauteur de six églises. Elle alla retomber dans un lac, dont les eaux s’abaissèrent un instant, tournoyantes, en creusant un immense cône renversé. Le calme reparut à la surface; la lumière de sang ne brilla plus. «Hélas! hélas! s’écria la belle femme nue; qu’as-tu fait?» Moi, à elle: «Je te préfère à lui; parce que j’ai pitié des malheureux. Ce n’est pas ta faute, si la justice éternelle t’a créée.» Elle, à moi: «Un jour, les hommes me rendront justice; je ne t’en dis pas davantage. Laisse-moi partir, pour aller cacher au fond de la mer ma tristesse infinie. Il n’y a que toi et les monstres hideux qui grouillent dans ces noirs abîmes, qui ne me méprisent pas. Tu es bon. Adieu, toi qui m’as aimée!» Moi, à elle: «Adieu! Encore une fois: adieu! Je t’aimerai toujours!… Dès aujourd’hui, j’abandonne la vertu.» C’est pourquoi, ô peuples, quand vous entendrez le vent d’hiver gémir sur la mer et près de ses bords, ou au-dessus des grandes villes, qui, depuis longtemps, ont pris le deuil pour moi, ou à travers les froides régions polaires, dites: «Ce n’est pas l’esprit de Dieu qui passe: ce n’est que le soupir aigu de la prostitution, uni avec les gémissements graves du Montévidéen.» Enfants, c’est moi qui vous le dis. Alors, pleins de miséricorde, agenouillez-vous; et que les hommes, plus nombreux que les poux, fassent de longues prières.


Au clair de la lune, près de la mer, dans les endroits isolés de la campagne, l’on voit, plongé dans d’amères réflexions, toutes les choses revêtir des formes jaunes, indécises, fantastiques. L’ombre des arbres, tantôt vite, tantôt lentement, court, vient, revient, par diverses formes, en s’aplatissant, en se collant contre la terre. Dans le temps, lorsque j’étais emporté sur les ailes de la jeunesse, cela me faisait rêver, me paraissait étrange; maintenant, j’y suis habitué. Le vent gémit à travers les feuilles ses notes langoureuses, et le hibou chante sa grave complainte, qui fait dresser les cheveux à ceux qui l’entendent. Alors, les chiens, rendus furieux, brisent leurs chaînes, s’échappent des fermes lointaines; ils courent dans la campagne, çà et là, en proie à la folie. Tout à coup, ils s’arrêtent, regardent de tous les côtés avec une inquiétude farouche, l’œil en feu; et, de même que les éléphants, avant de mourir, jettent dans le désert un dernier regard au ciel, élevant désespérément leur trompe, laissant leurs oreilles inertes, de même les chiens laissent leurs oreilles inertes, élèvent la tête, gonflent le cou terrible, et se mettent à aboyer, tour à tour, soit comme un enfant qui crie de faim, soit comme un chat blessé au ventre au-dessus d’un toit, soit comme une femme qui va enfanter, soit comme un moribond atteint de la peste à l’hôpital, soit comme une jeune fille qui chante un air sublime, contre les étoiles au nord, contre les étoiles à l’est, contre les étoiles au sud, contre les étoiles à l’ouest; contre la lune; contre les montagnes, semblables au loin à des roches géantes, gisantes dans l’obscurité; contre l’air froid qu’ils aspirent à pleins poumons, qui rend l’intérieur de leur narine, rouge, brûlant; contre le silence de la nuit; contre les chouettes, dont le vol oblique leur rase le museau, emportant un rat ou une grenouille dans le bec, nourriture vivante, douce pour les petits; contre les lièvres, qui disparaissent en un clin d’œil; contre le voleur, qui s’enfuit au galop de son cheval après avoir commis un crime; contre les serpents, remuant les bruyères, qui leur font trembler la peau, grincer les dents; contre leurs propres aboiements, qui leur font peur à eux-mêmes; contre les crapauds qu’ils broient d’un seul coup de mâchoire (pourquoi se sont-ils éloignés du marais?); contre les arbres, dont les feuilles, mollement bercées, sont autant de mystères qu’ils ne comprennent pas, qu’ils veulent découvrir avec leurs yeux fixes, intelligents; contre les araignées, suspendues entre leurs longues pattes, qui grimpent sur les arbres pour se sauver; contre les corbeaux qui n’ont pas trouvé de quoi manger pendant la journée, et qui s’en reviennent au gîte l’aile fatiguée; contre les rochers du rivage; contre les feux, qui paraissent aux mâts des navires invisibles; contre le bruit sourd des vagues; contre les grands poissons, qui, nageant, montrent leur dos noir, puis s’enfoncent dans l’abîme; et contre l’homme qui les rend esclaves. Après quoi, ils se mettent de nouveau à courir dans la campagne, en sautant, de leurs pattes sanglantes, par dessus les fossés, les chemins, les champs, les herbes et les pierres escarpées. On les dirait atteints de la rage, cherchant un vaste étang pour apaiser leur soif. Leurs hurlements prolongés épouvantent la nature. Malheur au voyageur attarde! Les amis des cimetières se jetteront sur lui, le déchireront, le mangeront, avec leur bouche d’où tombe du sang; car, ils n’ont pas les dents gâtées. Les animaux sauvages, n’osant pas s’approcher pour prendre part au repas de chair, s’enfuient à perte de vue, tremblants. Après quelques heures, les chiens, harassés de courir çà et là, presque morts, la langue en dehors de la bouche, se précipitent les uns sur les autres, sans savoir ce qu’ils font, et se déchirent en mille lambeaux, avec une rapidité incroyable. Ils n’agissent pas ainsi par cruauté. Un jour, avec des yeux vitreux, ma mère me dit: «Lorsque tu seras dans ton lit, que tu entendras les aboiements des chiens dans la campagne, cache-toi dans ta couverture, ne tourne pas en dérision ce qu’ils font: ils ont soif insatiable de l’infini, comme toi, comme moi, comme le reste des humains, à la figure pâle et longue. Même, je te permets de te mettre devant la fenêtre pour contempler ce spectacle, qui est assez sublime.» Depuis ce temps, je respecte le vœu de la morte. Moi, comme les chiens, j’éprouve le besoin de l’infini … Je ne puis, je ne puis contenter ce besoin! Je suis le fils de l’homme et de la femme, d’après ce qu’on m’a dit. Ça m’étonne … je croyais être davantage! Au reste, que m’importe d’où je viens? Moi, si cela avait pu dépendre de ma volonté, j’aurais voulu être plutôt le fils de la femelle du requin, dont la faim est amie des tempêtes, et du tigre, à la cruauté reconnue: je ne serais pas si méchant. Vous, qui me regardez, éloignez-vous de moi, car mon haleine exhale un souffle empoisonné. Nul n’a encore vu les rides vertes de mon front; ni les os en saillie de ma figure maigre, pareils aux arêtes de quelque grand poisson, ou aux rochers couvrant les rivages de la mer, ou aux abruptes montagnes alpestres, que je parcourus souvent, quand j’avais sur ma tête des cheveux d’une autre couleur. Et, quand je rôde autour des habitations des hommes, pendant les nuits orageuses, les yeux ardents, les cheveux flagellés par le vent des tempêtes, isolé comme une pierre au milieu du chemin, je couvre ma face flétrie, avec un morceau de velours, noir comme la suie qui remplit l’intérieur des cheminées: il ne faut pas que les yeux soient témoins de la laideur que l’Être suprême, avec un sourire de haine puissante, a mise sur moi. Chaque matin, quand le soleil se lève pour les autres, en répandant la joie et la chaleur salutaires dans la nature, tandis qu’aucun de mes traits ne bouge, en regardant fixement l’espace plein de ténèbres, accroupi vers le fond de ma caverne aimée, dans un désespoir qui m’enivre comme le vin, je meurtris de mes puissantes mains ma poitrine en lambeaux. Pourtant, je sens que je ne suis pas atteint de la rage! Pourtant, je sens que je ne suis pas le seul qui souffre! Pourtant, je sens que je respire! Comme un condamné qui essaie ses muscles, en réfléchissant sur leur sort, et qui va bientôt monter à l’échafaud, debout, sur mon lit de paille, les yeux fermés, je tourne lentement mon col de droite à gauche, de gauche à droite, pendant des heures entières; je ne tombe pas raide mort. De moment en moment, lorsque mon col ne peut plus continuer de tourner dans un même sens, qu’il s’arrête, pour se remettre à tourner dans un sens opposé, je regarde subitement l’horizon, à travers les rares interstices laissés par les broussailles épaisses qui recouvrent l’entrée: je ne vois rien! Rien … si ce ne sont les campagnes qui dansent en tourbillons avec les arbres et avec les longues files d’oiseaux qui traversent les airs. Cela me trouble le sang et le cerveau … Qui donc, sur la tête, me donne des coups de barre de fer, comme un marteau frappant l’enclume?


Je me propose, sans être ému, de déclamer à grande voix la strophe sérieuse et froide que vous allez entendre. Vous, faites attention à ce qu’elle contient, et gardez-vous de l’impression pénible qu’elle ne manquera pas de laisser, comme une flétrissure, dans vos imaginations troublées. Ne croyez pas que je sois sur le point de mourir, car je ne suis pas encore un squelette, et la vieillesse n’est pas collée à mon front. Écartons en conséquence toute idée de comparaison avec le cygne, au moment où son existence s’envole, et ne voyez devant vous qu’un monstre, dont je suis heureux que vous ne puissiez pas apercevoir la figure; mais, moins horrible est-elle que son âme. Cependant, je ne suis pas un criminel … Assez sur ce sujet. Il n’y a pas longtemps que j’ai revu la mer, et foulé le pont des vaisseaux, et mes souvenirs sont vivaces comme si je l’avais quittée la veille. Soyez néanmoins, si vous le pouvez, aussi calmes que moi, dans cette lecture que je me repens déjà de vous offrir, et ne rougissez pas à la pensée de ce qu’est le cœur humain. O poulpe, au regard de soie! toi, dont l’âme est inséparable de la mienne; toi, le plus beau des habitants du globe terrestre, et qui commandes à un sérail de quatre cents ventouses; toi, en qui siègent noblement, comme dans leur résidence naturelle, par un commun accord, d’un lien indestructible, la douce vertu communicative et les grâces divines, pourquoi n’es-tu pas avec moi, ton ventre de mercure contre ma poitrine d’aluminium, assis tous les deux sur quelque rocher du rivage, pour contempler ce spectacle que j’adore!

Vieil océan, aux vagues de cristal, tu ressembles proportionnellement à ces marques azurées que l’on voit sur le dos meurtri des mousses; tu es un immense bleu, appliqué sur le corps de la terre: j’aime cette comparaison. Ainsi, à ton premier aspect, un souffle prolongé de tristesse, qu’on croirait être le murmure de ta brise suave, passe, en laissant des ineffaçables traces, sur l’âme profondément ébranlée, et tu rappelles au souvenir de tes amants, sans qu’on s’en rende toujours compte, les rudes commencements de l’homme, où il fait connaissance avec la douleur, qui ne le quitte plus. Je te salue, vieil océan!

Vieil océan, ta forme harmonieusement sphérique, qui réjouit la face grave de la géométrie, ne me rappelle que trop les petits yeux de l’homme, pareils à ceux du sanglier pour la petitesse, et à ceux des oiseaux de nuit pour la perfection circulaire du contour. Cependant, l’homme s’est cru beau dans tous les siècles. Moi, je suppose plutôt que l’homme ne croit à sa beauté que par amour-propre; mais, qu’il n’est pas beau réellement et qu’il s’en doute, car, pourquoi regarde-t-il la figure de son semblable avec tant de mépris? Je te salue, vieil océan!

Vieil océan, tu es le symbole de l’identité: toujours égal à toi-même. Tu ne varies pas d’une manière essentielle, et, si tes vagues sont quelque part en furie, plus loin, dans quelque autre zone, elles sont dans le calme le plus complet. Tu n’es pas comme l’homme, qui s’arrête dans la rue, pour voir deux boule-dogues s’empoigner au cou, mais, qui ne s’arrête pas, quand un enterrement passe; qui est ce matin accessible et ce soir de mauvaise humeur; qui rit aujourd’hui et pleure demain. Je te salue, vieil océan!

Vieil océan, il n’y aurait rien d’impossible à ce que tu caches dans ton sein de futures utilités pour l’homme. Tu lui as déjà donné la baleine. Tu ne laisses pas facilement deviner aux yeux avides des sciences naturelles les mille secrets de ton intime organisation: tu es modeste. L’homme se vante sans cesse, et pour des minuties. Je te salue, vieil océan!

Vieil océan, les différentes espèces de poissons que tu nourris n’ont pas juré fraternité entre elles. Chaque espèce vit de son côté. Les tempéraments et les conformations qui varient dans chacune d’elles, expliquent, d’une manière satisfaisante, ce qui ne paraît d’abord qu’une anomalie. Il en est ainsi de l’homme, qui n’a pas les mêmes motifs d’excuse. Un morceau de terre est-il occupé par trente millions d’êtres humains, ceux-ci se croient obligés de ne pas se mêler de l’existence de leurs voisins, fixés comme des racines sur le morceau de terre qui suit. En descendant du grand au petit, chaque homme vit comme un sauvage dans sa tanière, et en sort rarement pour visiter son semblable, accroupi pareillement dans une autre tanière. La grande famille universelle des humains est une utopie digne de la logique la plus médiocre. En outre, du spectacle de tes mamelles fécondes, se dégage la notion d’ingratitude; car, on pense aussitôt à ces parents nombreux, assez ingrats envers le Créateur, pour abandonner le fruit de leur misérable union. Je te salue, vieil océan!

Vieil océan, ta grandeur matérielle ne peut se comparer qu’à la mesure qu’on se fait de ce qu’il a fallu de puissance active pour engendrer la totalité de ta masse. On ne peut pas t’embrasser d’un coup d’œil. Pour te contempler, il faut que la vue tourne son télescope, par un mouvement continu, vers les quatre points de l’horizon, de même qu’un mathématicien, afin de résoudre une équation algébrique, est obligé d’examiner séparément les divers cas possibles, avant de trancher la difficulté. L’homme mange des substances nourrissantes, et fait d’autres efforts, dignes d’un meilleur sort, pour paraître gras. Qu’elle se gonfle tant qu’elle voudra, cette adorable grenouille. Sois tranquille, elle ne t’égalera pas en grosseur; je le suppose, du moins. Je te salue, vieil océan!

Vieil océan, tes eaux sont amères. C’est exactement le même goût que le fiel que distille la critique sur les beaux-arts, sur les sciences, sur tout. Si quelqu’un a du génie, on le fait passer pour un idiot; si quelque autre est beau de corps, c’est un bossu affreux. Certes, il faut que l’homme sente avec force son imperfection, dont les trois quarts d’ailleurs ne sont dus qu’à lui-même, pour la critiquer ainsi! Je te salue, vieil océan!

Vieil océan, les hommes, malgré l’excellence de leurs méthodes, ne sont pas encore parvenus, aidés par les moyens d’investigation de la science, à mesurer la profondeur vertigineuse de tes abîmes; tu en as que les sondes les plus longues, les plus pesantes, ont reconnu inaccessibles. Aux poissons … ça leur est permis: pas aux hommes. Souvent, je me suis demandé quelle chose était le plus facile à reconnaître: la profondeur de l’océan ou la profondeur du cœur humain! Souvent, la main portée au front, debout sur les vaisseaux, tandis que la lune se balançait entre les mâts d’une façon irrégulière, je me suis surpris, faisant abstraction de tout ce qui n’était pas le but que je poursuivais, m’efforçant de résoudre ce difficile problème! Oui, quel est le plus profond, le plus impénétrable des deux: l’océan ou le cœur humain? Si trente ans d’expérience de la vie peuvent jusqu’à un certain point pencher la balance vers l’une ou l’autre de ces solutions, il me sera permis de dire que, malgré la profondeur de l’océan, il ne peut pas se mettre en ligné, quant à la comparaison sur cette propriété, avec la profondeur du cœur humain. J’ai été en relation avec des hommes qui ont été vertueux. Ils mouraient à soixante ans, et chacun ne manquait pas de s’écrier: «Ils ont fait le bien sur cette terre, c’est-à-dire qu’ils ont pratiqué la charité: voilà tout, ce n’est pas malin, chacun peut en faire autant.» Qui comprendra pourquoi deux amants qui s’idolâtraient la veille, pour un mot mal interprété, s’écartent, l’un vers l’orient, l’autre vers l’occident, avec les aiguillons de la haine, de la vengeance, de l’amour et du remords, et ne se revoient plus, chacun drapé dans sa fierté solitaire? C’est un miracle qui se renouvelle chaque jour et qui n’en est pas moins miraculeux. Qui comprendra pourquoi l’on savoure non seulement les disgrâces générales de ses semblables, mais encore les particulières de ses amis les plus chers, tandis que l’on en est affligé en même temps? Un exemple incontestable pour clore la série: l’homme dit hypocritement oui et pense non. C’est pour cela que les marcassins de l’humanité ont tant de confiance les uns dans les autres et ne sont pas égoïstes. Il reste à la psychologie beaucoup de progrès à faire. Je te salue, vieil océan!

Vieil océan, tu es si puissant, que les hommes l’ont appris à leurs propres dépens. Ils ont beau employer toutes les ressources de leur génie … incapables de te dominer. Ils on trouvé leur maître. Je dis qu’ils ont trouvé quelque chose de plus fort qu’eux. Ce quelque chose a un nom. Ce nom est: l’océan! La peur que tu lui inspires est telle, qu’ils te respectent. Malgré cela, tu fais valser leurs plus lourdes machines avec grâce, élégance et facilité. Tu leur fais faire des sauts gymnastiques jusqu’au ciel, et des plongeons admirables jusqu’au fond de tes domaines: un saltimbanque en serait jaloux. Bienheureux sont-ils, quand tu ne les enveloppes pas définitivement dans tes plis bouillonnants, pour aller voir, sans chemin de fer, dans tes entrailles aquatiques, comment se portent les poissons, et surtout comment ils se portent eux-mêmes. L’homme dit: «Je suis plus intelligent que l’océan.» C’est possible, c’est même assez vrai; mais l’océan lui est plus redoutable que lui à l’océan: c’est ce qu’il n’est pas nécessaire de prouver. Ce patriarche observateur, contemporain des premières époques de notre globe suspendu, sourit de pitié, quand il assiste aux combats navals des nations. Voilà une centaine de léviathans qui sont sortis des mains de l’humanité. Les ordres emphatiques des supérieurs, les cris des blessés, les coups de canon, c’est du bruit fait exprès pour anéantir quelques secondes. Il paraît que le drame est fini, et que l’océan a tout mis dans son ventre. La gueule est formidable. Elle doit être grande vers le bas, dans la direction de l’inconnu! Pour couronner enfin la stupide comédie, qui n’est pas même intéressante, on voit, au milieu des airs, quelque cigogne, attardée par la fatigue, qui se met à crier, sans arrêter l’envergure de son vol: «Tiens!… je la trouve mauvaise! Il y avait en bas des points noirs; j’ai fermé les yeux: ils ont disparu.» Je te salue, vieil océan!

Vieil océan, ô grand célibataire, quand tu parcours la solitude solennelle de tes royaumes flegmatiques, tu t’enorgueillis à juste titre de ta magnificence native, et des éloges vrais que je m’empresse de te donner. Balancé voluptueusement par les mols effluves de ta lenteur majestueuse, qui est le plus grandiose parmi les attributs dont le souverain pouvoir t’a gratifié, tu déroules, au milieu d’un sombre mystère, sur toute ta surface sublime, tes vagues incomparables, avec le sentiment calme de ta puissance éternelle. Elles se suivent parallèlement, séparées par de courts intervalles. A peine l’une diminue, qu’une autre va à sa rencontre en grandissant, accompagnées du bruit mélancolique de l’écume qui se fond, pour nous avertir que tout est écume. (Ainsi, les êtres humains, ces vagues vivantes, meurent l’un après l’autre, d’une manière monotone; mais, sans laisser de bruit écumeux). L’oiseau de passage se repose sur elles avec confiance, et se laisse abandonner à leurs mouvements, pleins d’une grâce fière, jusqu’à ce que les os de ses ailes aient recouvré leur vigueur accoutumée pour continuer leur pèlerinage aérien. Je voudrais que la majesté humaine ne fût que l’incarnation du reflet de la tienne. Je demande beaucoup, et ce souhait sincère est glorieux pour toi. Ta grandeur morale, image de l’infini, est immense comme la réflexion du philosophe, comme l’amour de la femme, comme la beauté divine de l’oiseau, comme les méditations du poëte. Tu es plus beau que la nuit. Réponds-moi, océan, veux-tu être mon frère? Remue-toi avec impétuosité … plus … plus encore, si tu veux que je te compare à la vengeance de Dieu; allonge tes griffes livides en te frayant un chemin sur ton propre sein … c’est bien. Déroule tes vagues épouvantables, océan hideux, compris par moi seul, et devant lequel je tombe, prosterné à tes genoux. La majesté de l’homme est empruntée; il ne m’imposera point: toi, oui. Oh! quand tu t’avances, la crête haute et terrible, entouré de tes replis tortueux comme d’une cour, magnétiseur et farouche, roulant tes ondes les unes sur les autres, avec la conscience de ce que tu es, pendant que tu pousses, des profondeurs de ta poitrine, comme accablé d’un remords intense que je ne puis pas découvrir, ce sourd mugissement perpétuel que les hommes redoutent tant, même quand ils te contemplent, en sûreté, tremblants sur le rivage, alors, je vois qu’il ne m’appartient pas, le droit insigne de me dire ton égal. C’est pourquoi, en présence de ta supériorité, je te donnerais tout mon amour (et nul ne sait la quantité d’amour que contiennent mes aspirations vers le beau), si tu ne me faisais douloureusement penser à mes semblables, qui forment avec toi le plus ironique contraste, l’antithèse la plus bouffonne que l’on ait jamais vue dans la création: je ne puis pas t’aimer, je te déteste. Pourquoi reviens-je à toi, pour la millième fois, vers tes bras amis, qui s’entrouvent, pour caresser mon front brûlant, qui voit disparaître la fièvre à leur contact! Je ne connais pas ta destinée cachée; tout ce qui te concerne m’intéresse. Dis-moi donc si tu es la demeure du prince des ténèbres. Dis-le moi … dis-le moi, océan (à moi seul, pour ne pas attrister ceux qui n’ont encore connu que les illusions), et si le souffle de Satan crée les tempêtes qui soulèvent tes eaux salées jusqu’aux nuages. Il faut que tu me le dises, parce que je me réjouirais de savoir l’enfer si près de l’homme. Je veux que celle-ci soit la dernière strophe de mon invocation. Par conséquent, une seule fois encore, je veux te saluer et te faire mes adieux! Vieil océan, aux vagues de cristal … Mes yeux se mouillent de larmes abondantes, et je n’ai pas la force de poursuivre; car, je sens que le moment venu de revenir parmi les hommes, à l’aspect brutal; mais … courage! Faisons un grand effort, et accomplissons, avec le sentiment du devoir, notre destinée sur cette terre. Je te salue, vieil océan!


On ne me verra pas, à mon heure dernière (j’écris ceci sur mon lit de mort), entouré de prêtres. Je veux mourir, bercé par la vague de la mer tempétueuse, ou debout sur la montagne … les yeux en haut, non: je sais que mon anéantissement sera complet. D’ailleurs, je n’aurais pas de grâce à espérer. Qui ouvre la porte de ma chambre funéraire? J’avais dit que personne n’entrât. Qui que vous soyez, éloignez-vous; mais, si vous croyez apercevoir quelque marque de douleur ou de crainte sur mon visage d’hyène (j’use de cette comparaison, quoique l’hyène soit plus belle que moi, et plus agréable à voir), soyez détrompé: qu’il s’approche. Nous sommes dans une nuit d’hiver, alors que les éléments s’entrechoquent de toutes parts, que l’homme a peur, et que l’adolescent médite quelque crime sur un de ses amis, s’il est ce que je fus dans ma jeunesse. Que le vent, dont les sifflements plaintifs attristent l’humanité, depuis que le vent, l’humanité existent, quelques moments avant l’agonie dernière, me porte sur les os de ses ailes, à travers le monde, impatient de ma mort. Je jouirai encore, en secret, des exemples nombreux de la méchanceté humaine (un frère, sans être vu, aime à voir les actes de ses frères). L’aigle, le corbeau, l’immortel pélican, le canard sauvage, la grue voyageuse, éveillés, grelottant de froid, me verront passer à la lueur des éclairs, spectre horrible et content. Ils ne sauront ce que cela signifie. Sur la terre, la vipère, l’œil gros du crapaud, le tigre, l’éléphant; dans la mer, la baleine, le requin, le marteau, l’informe raie, la dent du phoque polaire, se demanderont quelle est cette dérogation à la loi de la nature. L’homme, tremblant, collera son front contre la terre, au milieu de ses gémissements. «Oui, je vous surpasse tous par ma cruauté innée, cruauté qu’il n’a pas dépendu de moi d’effacer. Est-ce pour ce motif que vous vous montrez devant moi dans cette prosternation? ou bien, est-ce parce que vous me voyez parcourir, phénomène nouveau, comme une comète effrayante, l’espace ensanglanté? (Il me tombe une pluie de sang de mon vaste corps, pareil à un nuage noirâtre que pousse l’ouragan devant soi). Ne craignez rien, enfants, je ne veux pas vous maudire. Le mal que vous m’avez fait est trop grand, trop grand le mal que je vous ai fait, pour qu’il soit volontaire. Vous autres, vous avez marché dans votre voie, moi, dans la mienne, pareilles toutes les deux, toutes les deux perverses. Nécessairement, nous avons dû nous rencontrer, dans cette similitude de caractère; le choc qui en est résulté nous a été réciproquement fatal.» Alors, les hommes relèveront peu à peu la tête, en reprenant courage, pour voir celui qui parle ainsi, allongeant le cou comme l’escargot. Tout à coup, leur visage brûlant, décomposé, montrant les plus terribles passions, grimacera de telle manière que les loups auront peur. Ils se dresseront à la fois comme un ressort immense. Quelles imprécations! quels déchirements de voix! Ils m’ont reconnu. Voilà que les animaux de la terre se réunissent aux hommes, font entendre leurs bizarres clameurs. Plus de haine réciproque; les deux haines sont tournées contre l’ennemi commun, moi; on se rapproche par un assentiment universel. Vents, qui me soutenez, élevez-moi plus haut; je crains la perfidie. Oui, disparaissons peu à peu de leurs yeux, témoin, une fois de plus, des conséquences des passions, complément satisfait … Je te remercie, ô rhinolophe, de m’avoir réveillé avec le mouvement de tes ailes, toi, dont le nez est surmonté d’une crête en forme de fer à cheval: je m’aperçois, en effet, que ce n’était malheureusement qu’une maladie passagère, et je me sens avec dégoût renaître à la vie. Les uns disent que tu arrivais vers moi pour me sucer le peu de sang qui se trouve dans mon corps: pourquoi cette hypothèse n’est-elle pas la réalité!


Une famille entoure une lampe posée sur la table:

—Mon fils, donne-moi les ciseaux qui sont placés sur cette chaise.

—Ils n’y sont pas, mère.

—Va les chercher alors dans l’autre chambre. Te rappelles-tu cette époque, mon doux maître, où nous faisions des vœux, pour avoir un enfant, dans lequel nous renaîtrions une seconde fois, et qui serait le soutien de notre vieillesse?

—Je me la rappelle, et Dieu nous a exaucés. Nous n’avons pas à nous plaindre de notre lot sur cette terre. Chaque jour nous bénissons la Providence de ses bienfaits. Notre Édouard possède toutes les grâces de sa mère.

—Et les mâles qualités de son père.

—Voici les ciseaux, mère; je les ai enfin trouvés.

Il reprend son travail … Mais, quelqu’un s’est présenté à la porte d’entrée, et contemple, pendant quelques instants, le tableau qui s’offre à ses yeux:

—Que signifie ce spectacle! Il y a beaucoup de gens qui sont moins heureux que ceux-là. Quel est le raisonnement qu’ils se font pour aimer l’existence? Eloigne-toi, Maldoror, de ce foyer paisible; ta place n’est pas ici.

Il s’est retiré!

—Je ne sais comment cela se fait; mais, je sens les facultés humaines qui se livrent des combats dans mon cœur. Mon âme est inquiète, et sans savoir pourquoi; l’atmosphère est lourde.

—Femme, je ressens les mêmes impressions que toi; je tremble qu’il ne nous arrive quelque malheur. Ayons confiance en Dieu; en lui est le suprême espoir.

—Mère, je respire à peine: j’ai mal à la tête.

—Toi aussi, mon fils! Je vais te mouiller le front et les tempes avec du vinaigre.

—Non, bonne mère …

Voyez, il appuie son corps sur le revers de la chaise, fatigué.

—Quelque chose se retourne en moi, que je ne saurais expliquer. Maintenant, le moindre objet me contrarie.

—Comme tu es pâle! La fin de cette veillée ne se passera pas sans que quelque événement funeste nous plonge tous les trois dans le lac du désespoir!

J’entends, dans le lointain des cris prolongés de la douleur la plus poignante.

—Mon fils!

—Ah! mère!… j’ai peur!

—Dis-moi vite si tu souffres.

—Mère, je ne souffre pas … Je ne dis pas la vérité.

Le père ne revient pas de son étonnement:

—Voilà des cris que l’on entend quelquefois, dans le silence des nuits sans étoiles. Quoique nous entendions ces cris, néanmoins, celui qui les pousse n’est pas près d’ici; car, on peut entendre ces gémissements à trois lieues de distance, transportés par le vent d’une cité à une autre. On m’avait souvent parlé de ce phénomène: mais, je n’avais jamais eu l’occasion de juger par moi-même de sa véracité. Femme, tu me parlais de malheur; si malheur plus réel exista dans la longue spirale du temps, c’est le malheur de celui qui trouble maintenant le sommeil de ses semblables …

J’entends dans le lointain des cris prolongés de la douleur la plus poignante.

—Plût au ciel que sa naissance ne soit pas une calamité pour son pays, qui l’a repoussé de son sein. Il va de contrée en contrée, abhorré partout. Les uns disent qu’il est accablé d’une espèce de folie originelle, depuis son enfance. D’autres croient savoir qu’il est d’une cruauté extrême et instinctive, dont il a honte lui-même, et que ses parents en sont morts de douleur. Il y en a qui prétendent qu’on l’a flétri d’un surnom dans sa jeunesse: qu’il en est resté inconsolable le reste de son existence, parce que sa dignité blessée voyait là une preuve flagrante de la méchanceté des hommes, qui se montre aux premières années, pour augmenter ensuite. Ce surnom était le vampire!…

J’entends dans le lointain des cris prolongés de la douleur la plus poignante.

—Ils ajoutent que, les jours, les nuits, sans trêve ni repos, des cauchemars horribles lui font le saigner le sang par la bouche et les oreilles; et que des spectres s’assoient au chevet de son lit, et lui jettent à la face, poussés malgré eux par une force inconnue, tantôt d’une voix douce, tantôt d’une voix pareille aux rugissements des combats, avec une persistance implacable, ce surnom toujours vivace, toujours hideux, et qui ne périra qu’avec l’univers. Quelques-uns même ont affirmé que l’amour l’a réduit en cet état: ou que ces cris témoignent du repentir de quelque crime enseveli dans la nuit de son passé mystérieux. Mais le plus grand nombre pense qu’un incommensurable le torture, comme jadis Satan, et qu’il voulait égaler Dieu …

J’entends dans le lointain des cris prolongés de la douleur la plus poignante.

—Mon fils, se sont là des confidences exceptionnelles: je plains ton âge de les avoir entendues, et j’espère que tu n’imiteras jamais cet homme.

Parle, ô mon Édouard; réponds que tu n’imiteras jamais cet homme.

—O mère bien-aimée, à qui je dois le jour, je te promets, si la sainte promesse d’un enfant a quelque valeur, de ne jamais imiter cet homme.

—C’est parfait, mon fils; il faut obéir à sa mère, en quoi que ce soit.

On n’entend plus les gémissements.

—Femme, as-tu fini ton travail?

—Il me manque quelques points à cette chemise, quoique nous ayons prolongé la veille bien tard.

—Moi aussi, je n’ai pas fini un chapitre commencé. Profitons des dernières lueurs de la lampe; car il n’y a presque plus d’huile, et achevons chacun notre travail …

L’enfant s’est écrié:

—Si Dieu nous laisse vivre!

—Ange radieux, viens à moi: tu te promèneras dans la prairie, du matin jusqu’au soir: tu ne travailleras point. Mon palais magnifique est construit avec des murailles d’argent, des colonnes d’or et des portes de diamants. Tu te coucheras quand tu voudras, au son d’une musique céleste, sans faire ta prière. Quand, au matin, le soleil montrera ses rayons resplendissants et que l’alouette joyeuse emportera, avec elle, son cri, à perte de vue, dans les airs, tu pourras encore rester au lit, jusqu’à ce que cela te fatigue. Tu marcheras sur les tapis les plus précieux; tu seras constamment enveloppé dans une atmosphère composée des essences parfumées des fleurs les plus odorantes.

—Il est temps de reposer le corps et l’esprit. Lève-toi, mère de famille, sur tes chevilles musculeuses. Il est juste que tes doigts raidis abandonnent l’aiguille du travail exagéré. Les extrêmes n’ont rien de bon.

—Oh! que ton existence sera suave! Je te donnerai une bague enchantée; quand tu en retourneras le rubis, tu seras invisible, comme les princes, dans les contes des fées.

—Remets tes armes quotidiennes dans l’armoire protectrice, pendant que, de mon côté, j’arrange mes affaires.

—Quand tu le replaceras dans sa position ordinaire, tu reparaîtras tel que la nature t’a formé, ô jeune magicien. Cela, parce que je t’aime et que j’aspire à faire ton bonheur.

—Va-t’en, qui que tu sois; ne me prends pas par les épaules.

—Mon fils, ne t’endors point, bercé par les rêves de l’enfance: la prière en commun n’est pas commencée et tes habits ne sont pas encore soigneusement placés sur une chaise … A genoux! Éternel créateur de l’univers, tu montres la bonté inépuisable jusque dans les plus petites choses.

—Tu n’aimes donc pas les ruisseaux limpides, où glissent des milliers de petits poissons rouges, bleus et argentés? Tu les prendras avec un filet si beau, qu’il les attirera de lui-même, jusqu’à ce qu’il soit rempli. De la surface, tu verras des cailloux brillants, plus polis que le marbre.

—Mère, vois ces griffes; je me méfie de lui; mais ma conscience est calme, car je n’ai rien à me reprocher.

—Tu nous vois, prosternés à tes pieds, accablés du sentiment de ta grandeur. Si quelque pensée orgueilleuse s’insinue dans notre imagination, nous la rejetons aussitôt avec la salive du dédain et nous t’en faisons le sacrifice irrémissible.

—Tu t’y baigneras avec de petites filles, qui t’enlaceront de leurs bras. Une fois sortis du bain, elles te tresseront des couronnes de roses et d’œillets. Elles auront des ailes transparentes de papillon et des cheveux d’une longueur ondulée, qui flottent autour de la gentillesse de leur front.

—Quand même ton palais serait plus beau que le cristal, je ne sortirais pas de cette maison pour te suivre. Je crois que tu n’es qu’un imposteur, puisque tu me parles si doucement, de crainte de te faire entendre. Abandonner ses parents est une mauvaise action. Ce n’est pas moi qui serais fils ingrat. Quant à tes petites filles, elles ne sont pas si belles que les yeux de ma mère.

—Toute notre vie s’est épuisée dans les cantiques de ta gloire. Tels nous avons été jusqu’ici, tels nous serons, jusqu’au moment où nous recevrons de toi l’ordre de quitter cette terre.

—Elles t’obéiront à ton moindre signe et ne songeront qu’à te plaire. Si tu désires l’oiseau qui ne se repose jamais, elles te l’apporteront. Si tu désires la voiture de neige, qui transporte au soleil en un clin d’œil, elles te l’apporteront. Que ne t’apporteraient-elles pas! Elles t’apporteraient même le cerf-volant, grand comme une tour, qu’on a caché dans la lune, et à la queue duquel sont suspendus, par des liens de soie, des oiseaux de toute espèce. Fais attention à toi … écoute mes conseils.

—Fais ce que tu voudras: je ne veux pas interrompre ma prière, pour appeler au secours. Quoique ton corps s’évapore, quand je veux l’écarter, sache que je ne te crains pas.

—Devant toi, rien n’est grand, si ce n’est la flamme exhalée d’un cœur pur.

—Réfléchis à ce que je t’ai dit, si tu ne veux pas t’en repentir.

—Père céleste, conjure, conjure les malheurs qui peuvent fondre sur notre famille.

—Tu ne veux donc pas te retirer, mauvais esprit?

—Conserve cette épouse chérie, qui m’a consolé dans mes découragements …

—Puisque tu me refuses, je te ferai pleurer et grincer des dents comme un pendu.

—Et ce fils aimant, dont les chastes lèvres s’entr’ouvrent à peine aux baisers de l’aurore de vie.

—Mère, il m’étrangle … Père, secourez-moi … Je ne puis plus respirer … Votre bénédiction!

Un cri d’ironie immense s’est élevé dans les airs. Voyez comme les aigles, étourdis, tombent du haut des nuages, en roulant sur eux-mêmes, littéralement foudroyés par la colonne d’air.

—Son cœur ne bat plus … Et celle-ci est morte, en même temps que le fruit de ses entrailles, fruit que je ne reconnais plus, tant il est défiguré … Mon épouse!… Mon fils!… Je me rappelle un temps lointain où je fus époux et père.

Il s’était dit, devant le tableau qui s’offrit à ses yeux, qu’il ne supporterait pas cette injustice. S’il est efficace, le pouvoir que lui ont accordé les esprits infernaux, ou plutôt qu’il tire de lui-même, cet enfant, avant que la nuit s’écoule, ne devait plus être.


Celui qui ne sait pas pleurer (car il a toujours refoulé la souffrance en dedans) remarqua qu’il se trouvait en Norwège. Aux îles Faeroé, il assista à la recherche des nids d’oiseaux de mer, dans les crevasses à pic, et s’étonna que la corde de trois cents mètres, qui retient l’explorateur au-dessus du précipice, fût choisie d’une telle solidité. Il voyait là, quoi qu’on dise, un exemple frappant de la bonté humaine, et il ne pouvait en croire ses yeux. Si c’était lui qui eût dû préparer la corde, il aurait fait des entailles en plusieurs endroits, afin qu’elle se coupât, et précipitât le chasseur dans la mer! Un soir, il se dirigea vers un cimetière, et les adolescents qui trouvent du plaisir à violer les cadavres de belles femmes mortes depuis peu, purent, s’ils le voulurent, entendre la conversation suivante, perdue dans le tableau d’une action qui va se dérouler en même temps.

—N’est-ce pas, fossoyeur, que tu voudras causer avec moi? Un cachalot s’élève peu à peu du fond de la mer, et montre sa tête au-dessus des eaux, pour voir le navire qui passe dans ses parages solitaires. La curiosité naquit avec l’univers.

—Ami, il m’est impossible d’échanger des idées avec toi. Il y a longtemps que les doux rayons de la lune font briller le marbre des tombeaux. C’est l’heure silencieuse où plus d’un être humain rêve qu’il voit apparaître des femmes enchaînées, traînant leurs linceuls, couverts de taches de sang, comme un ciel noir, d’étoiles. Celui qui dort pousse des gémissements, pareils à ceux d’un condamné à mort, jusqu’à ce qu’il se réveille, et s’aperçoive que la réalité est trois fois pire que le rêve. Je dois finir de creuser cette fosse, avec ma bêche infatigable, afin qu’elle soit prête demain matin. Pour faire un travail sérieux, il ne faut pas faire deux choses à la fois.

—Il croit que creuser une fosse est un travail sérieux! Tu crois que creuser une fosse est un travail sérieux?

—Lorsque le sauvage pélican se résout à donner sa poitrine à dévorer à ses petits, n’ayant pour témoin que celui qui sut créer un pareil amour, afin de faire honte aux hommes, quoique le sacrifice soit grand, cet acte se comprend. Lorsqu’un jeune homme voit, dans les bras de son ami, une femme qu’il idolâtrait, il se met alors à fumer un cigare; il ne sort pas de la maison, et se noue d’une amitié indissoluble avec la douleur; cet acte se comprend. Quand un élève interne, dans un lycée, est gouverné, pendant des années, qui sont des siècles, du matin jusqu’au soir et du soir jusqu’au lendemain, par un paria de la civilisation, qui a constamment les yeux sur lui, il sent les flots tumultueux d’une haine vivace, monter comme une épaisse fumée, à son cerveau, qui lui paraît près d’éclater. Depuis le moment où on l’a jeté dans la prison, jusqu’à celui, qui s’approche, où il en sortira, une fièvre intense lui jaunit la face, rapproche ses sourcils, et lui creuse les yeux. La nuit, il réfléchit, parce qu’il ne veut pas dormir. Le jour, sa pensée s’élance au-dessus des murailles de la demeure de l’abrutissement, jusqu’au moment où il s’échappe, ou qu’on le rejette, comme un pestiféré, de ce cloître éternel; cet acte se comprend. Creuser une fosse dépasse souvent les forces de la nature. Comment veux-tu, étranger, que la pioche remue cette terre, qui d’abord nous nourrit, et puis nous donne un lit commode, préservé du vent de l’hiver soufflant avec furie dans ces froides contrées, lorsque celui qui tient la pioche, de ses tremblantes mains, après avoir toute la journée palpé convulsivement les joues des anciens vivants qui rentrent dans son royaume, voit, le soir, devant lui, écrit en lettres de flammes, sur chaque croix de bois, l’énoncé du problème effrayant que l’humanité n’a pas encore résolu: la mortalité ou l’immortalité de l’âme. Le créateur de l’univers, je lui ai toujours conservé mon amour; mais, si, après la mort, nous ne devons plus exister, pourquoi vois-je, la plupart des nuits, chaque tombe s’ouvrir, et leurs habitants soulever doucement les couvercles de plomb, pour aller respirer l’air frais?

—Arrête-toi dans ton travail. L’émotion t’enlève tes forces; tu me parais faible comme le roseau; ce serait une grande folie de continuer. Je suis fort: je vais prendre ta place. Toi, mets-toi à l’écart; tu me donneras des conseils, si je ne fais pas bien.

—Que ses bras sont musculeux, et qu’il y a du plaisir à le regarder bêcher la terre avec tant de facilité!

—Il ne faut pas qu’un doute inutile tourmente ta pensée: toutes ces tombes, qui sont éparses dans un cimetière, comme les fleurs dans une prairie, comparaison qui manque de vérité, sont dignes d’être mesurées avec le compas serein du philosophe. Les hallucinations dangereuses peuvent venir le jour; mais, elles viennent surtout la nuit. Par conséquent, ne t’étonne pas des visions fantastiques que tes yeux semblent apercevoir. Pendant le jour, lorsque l’esprit est en repos, interroge ta conscience; elle te dira, avec sûreté, que le Dieu qui a créé l’homme avec une parcelle de sa propre intelligence possède une bonté sans limites, et recevra, après la mort terrestre, ce chef- d’œuvre dans son sein. Fossoyeur, pourquoi pleures-tu? Pourquoi ces larmes, pareilles à celles d’une femme? Rappelle-toi le bien; nous sommes sur ce vaisseau démâté pour souffrir. C’est un mérite, pour l’homme, que Dieu l’ait jugé capable de vaincre ses souffrances les plus graves. Parle, et, puisque, d’après tes vœux les plus chers, l’on ne souffrirait pas, dis en quoi consisterait alors la vertu, idéal que chacun s’efforce d’atteindre, si ta langue est faite comme celle des autres hommes.

—Où suis-je? N’ai-je pas changé de caractère? Je sens un souffle puissant de consolation effleurer mon front rasséréné, comme la brise du printemps ranime l’espérance des vieillards. Quel est cet homme dont le langage sublime a dit des choses que le premier venu n’aurait pas prononcées? Quelle beauté de musique dans la mélodie incomparable de sa voix! Je préfère l’entendre parler, que chanter d’autres. Cependant, plus je l’observe, plus sa figure n’est pas franche. L’expression générale de ses traits contraste singulièrement avec ces paroles que l’amour de Dieu seul a pu inspirer. Son front, ridé de quelques plis, est marqué d’un stygmate indélébile. Ce stygmate, qui l’a vieilli avant l’âge, est-il honorable ou est-il infâme? Ses rides doivent-elles être regardées avec vénération? Je l’ignore et je crains de le savoir. Quoiqu’il dise ce qu’il ne pense pas, je crois néanmoins qu’il a des raisons pour agir comme il l’a fait, excité par les restes en lambeaux d’une charité détruite en lui. Il est absorbé dans des méditations qui me sont inconnues, et il redouble d’activité dans un travail ardu qu’il n’a pas l’habitude d’entreprendre. La sueur mouille sa peau: il ne s’en aperçoit pas. Il est plus triste que les sentiments qu’inspire la vue d’un enfant au berceau. Oh! comme il est sombre!… D’où sors-tu?… Étranger, permets que je touche, et que mes mains, qui étreignent rarement celles des vivants, s’imposent sur la noblesse de ton corps. Quoi qu’il en arrive, je saurais à quoi m’en tenir. Ces cheveux sont les plus beaux que j’aie touchés dans ma vie. Qui serait assez audacieux pour contester que je ne connais pas la qualité des cheveux?

—Que me veux-tu, quand je creuse une tombe? Le lion ne souhaite pas qu’on l’agace, quand il se repaît. Si tu ne le sais pas, je te l’apprends. Allons, dépêche-toi; accomplis ce que tu désires.

—Ce qui frissonne à mon contact, en me faisant frissonner moi-même, est de la chair, à n’en pas douter. Il est vrai … je ne rêve pas! Qui es-tu donc, toi, qui te penches là pour creuser une tombe, tandis que, comme un paresseux qui mange le pain des autres, je ne fais rien? C’est l’heure de dormir, ou de sacrifier son repos à la science. En tout cas, nul n’est absent de sa maison, et se garde de laisser la porte ouverte, pour ne pas laisser entrer les voleurs. Il s’enferme dans sa chambre, le mieux qu’il peut, tandis que les cendres de la vieille cheminée savent encore réchauffer la salle d’un reste de chaleur. Toi, tu ne fais pas comme les autres; tes habits indiquent un habitant de quelque pays lointain.

—Quoique je ne sois pas fatigué, il est inutile de creuser la fosse davantage. Maintenant, déshabille-moi; puis, tu me mettras dedans.

—La conversation, que nous avons tous les deux, depuis quelques instants, est si étrange, que je ne sais que te répondre … Je crois qu’il veut rire.

—Oui, oui, c’est vrai, je voulais rire; ne fais plus attention à ce que j’ai dit.

Il s’est affaissé, et le fossoyeur s’est empressé de le soutenir!

—Qu’as-tu?

—Oui, oui, c’est vrai, j’avais menti … j’étais fatigué quand j’ai abandonné la pioche … c’est la première fois que j’entreprenais ce travail … ne fais plus attention à ce que j’ai dit.

—Mon opinion prend de plus en plus de la consistance: c’est quelqu’un qui a des chagrins épouvantables. Que le ciel m’ôte la pensée de l’interroger. Je préfère rester dans l’incertitude, tant il m’inspire de la pitié. Puis, il ne voudrait pas me répondre, cela est certain: c’est souffrir deux fois que de communiquer son cœur en cet état anormal.

—Laisse-moi sortir de ce cimetière; je continuerai ma route.

—Tes jambes ne te soutiennent point; tu t’égarerais, pendant que tu cheminerais. Mon devoir est de t’offrir un lit grossier; je n’en ai pas d’autre. Aie confiance en moi; car, l’hospitalité ne demandera point la violation de tes secrets.

—O pou vénérable, toi dont le corps est dépourvu d’élytres, un jour, tu me reprochas avec aigreur de ne pas aimer suffisamment ta sublime intelligence, qui ne se laisse pas lire: peut-être avais-tu raison, puisque je ne sens même pas de la reconnaissance pour celui-ci. Fanal de Maldoror, où guides-tu ses pas?

—Chez moi. Que tu sois un criminel, qui n’a pas eu la précaution de laver sa main droite, avec du savon, après avoir commis son forfait, et facile à reconnaître, par l’inspection de cette main; ou un frère qui a perdu sa sœur; ou quelque monarque dépossédé, fuyant de ses royaumes, mon palais vraiment grandiose, est digne de te recevoir. Il n’a pas été construit avec du diamant et des pierres précieuses, car ce n’est qu’une pauvre chaumière, mal bâtie; mais, cette chaumière célèbre a un passé historique que le présent renouvelle et continue sans cesse. Si elle pouvait parler, elle t’étonnerait, toi, qui me parais ne t’étonner de rien. Que de fois, en même temps qu’elle, j’ai vu défiler, devant moi, les bières funéraires, contenant des os bientôt plus vermoulus que le revers de ma porte, contre laquelle je m’appuyai. Mes innombrables sujets augmentent chaque jour. Je n’ai pas besoin de faire, à des périodes fixes, aucun recensement pour m’en apercevoir. Ici, c’est comme chez les vivants; chacun paie un impôt, proportionnel à la richesse de la demeure qu’il s’est choisie; et, si quelque avare refusait de délivrer sa quote-part, j’ai ordre, en parlant à sa personne, de faire comme les huissiers: il ne manque pas de chacals et de vautours qui désireraient faire un bon repas. J’ai vu se ranger, sous les drapeaux de la mort, celui qui fut beau; celui qui, après sa vie, n’a pas enlaidi; l’homme, la femme, le mendiant, les fils de rois; les illusions de la jeunesse, les squelettes des vieillards; le génie, la folie; la paresse, son contraire; celui qui fut faux, celui qui fut vrai; le masque de l’orgueilleux, la modestie de l’humble; le vice couronné de fleurs et l’innocence trahie.

—Non certes, je ne refuse pas ta couche, qui est digne de moi, jusqu’à ce que l’aurore vienne, qui ne tardera point. Je te remercie de ta bienveillance … Fossoyeur, il est beau de contempler les ruines des cités; mais, il est plus beau de contempler les ruines des humains!


Le frère de la sangsue marchait à pas lents dans la forêt. Il s’arrête à plusieurs reprises, en ouvrant la bouche pour parler. Mais, chaque fois sa gorge se resserre, et refoule en arrière l’effort avorté. Enfin, il s’écrie: «Homme, lorsque tu rencontres un chien mort retourné, appuyé contre une écluse qui l’empêche de partir, n’aille pas, comme les autres, prendre avec ta main, les vers qui sortent de son ventre gonflé, les considérer avec étonnement, ouvrir un couteau, puis en dépecer un grand nombre, en te disant que, toi, aussi, tu ne seras pas plus que ce chien. Quel mystère cherches-tu? Ni moi, ni les quatre pattes-nageoires de l’ours marin de l’océan Boréal, n’avons pu trouver le problème de la vie. Prends garde, la nuit s’approche, et tu es là depuis le matin. Que dira ta famille, avec ta petite sœur, de te voir si tard arriver? Lave tes mains, reprends la route qui va où tu dors … Quel est cet être, là-bas, à l’horizon, et qui ose approcher de moi, sans peur, à sauts obliques et tourmentés; et quelle majesté, mêlée d’une douceur sereine! Son regard, quoique doux, est profond. Ses paupières énormes jouent avec la brise, et paraissent vivre. Il m’est inconnu. En fixant ses yeux monstrueux, mon corps tremble; c’est la première fois, depuis que j’ai sucé les sèches mamelles de ce qu’on appelle une mère. Il y a comme une auréole de lumière éblouissante autour de lui. Quand il a parlé, tout s’est tu dans la nature, et a éprouvé un grand frisson. Puisqu’il te plaît de venir à moi, comme attiré par un aimant, je ne m’y opposerai pas. Qu’il est beau! Ça me fait de la peine de le dire. Tu dois être puissant; car, tu as une figure plus qu’humaine, triste comme l’univers, belle comme le suicide. Je t’abhorre autant que je le peux; et je préfère voir un serpent, entrelacé autour de mon cou depuis le commencement des siècles, que non pas tes yeux … Comment!… c’est toi, crapaud! … gros crapaud!… infortuné crapaud!… Pardonne!… pardonne!… Que viens-tu faire sur cette terre où sont les maudits? Mais, qu’as-tu donc fait de tes pustules visqueuses et fétides, pour avoir l’air si doux? Quand tu descendis d’en haut, par un ordre supérieur, avec la mission de consoler les diverses races d’êtres existants, tu t’abattis sur la terre, avec la rapidité du milan, les ailes non fatiguées de cette longue, magnifique course; je te vis! Pauvre crapaud! Comme alors je pensais à l’infini, en même temps qu’à ma faiblesse. «Un de plus qui est supérieur à ceux de la terre, me disais-je: cela, par la volonté divine. Moi, pourquoi pas aussi? A quoi bon l’injustice, dans les décrets suprêmes? Est-il insensé, le Créateur; cependant le plus fort, dont la colère est terrible!» Depuis que tu m’es apparu, monarque des étangs et des marécages! couvert d’une gloire qui n’appartient qu’à Dieu, tu m’as en partie consolé; mais, ma raison chancelante s’abîme devant tant de grandeur! Qui es-tu donc? Reste … oh! reste encore sur cette terre! Replie tes blanches ailes, et ne regarde pas en haut, avec des paupières inquiètes … Si tu pars, partons ensemble!» Le crapaud s’assit sur les cuisses de derrière (qui ressemblent tant à celles de l’homme!) et, pendant que les limaces, les cloportes et les limaçons s’enfuyaient à la vue de leur ennemi mortel, prit la parole en ces termes: «Maldoror, écoute-moi. Remarque ma figure, calme comme un miroir, et je crois avoir une intelligence égale à la tienne. Un jour, tu m’appelas le soutien de ta vie. Depuis lors, je n’ai pas démenti la confiance que tu m’avais vouée. Je ne suis qu’un simple habitant des roseaux, c’est vrai; mais, grâce à ton propre contact, ne prenant que ce qu’il y avait de beau en toi, ma raison s’est agrandie, et je puis te parler. Je suis venu vers toi, afin de te retirer de l’abîme. Ceux qui s’intitulent tes amis te regardent, frappés de consternation, chaque fois qu’ils te rencontrent, pâle et voûté, dans les théâtres, dans les places publiques, dans les églises, ou pressant, de deux cuisses nerveuses, ce cheval qui ne galope que pendant la nuit, tandis qu’il porte son maître-fantôme, enveloppé dans un long manteau noir. Abandonne ces pensées, qui rendent ton cœur vide comme un désert; elles sont plus brûlantes que le feu. Ton esprit est tellement malade que tu ne t’en aperçois pas, et que tu crois être dans ton naturel, chaque fois qu’il sort de ta bouche des paroles insensées, quoique pleines d’une infernale grandeur. Malheureux! qu’as-tu dit depuis le jour de ta naissance? O triste reste d’une intelligence immortelle, que Dieu avait créée avec tant d’amour! Tu n’as engendré que des malédictions plus affreuses que la vue de panthères affamées! Moi, je préférerais avoir les paupières collées, mon corps manquant des jambes et des bras, avoir assassiné un homme, que ne pas être toi! Parce que je te hais. Pourquoi avoir ce caractère qui m’étonne? De quel droit viens-tu sur cette terre, pour tourner en dérision ceux qui l’habitent, épave pourrie, ballottée par le scepticisme? Si tu ne t’y plais pas, il faut retourner dans les sphères d’où tu viens. Un habitant des cités ne doit pas résider dans les villages, pareil à un étranger. Nous savons que, dans les espaces, il existe des sphères plus spacieuses que la nôtre, et dont les esprits ont une intelligence que nous ne pouvons même pas concevoir. Eh bien, va-t’en!… retire-toi de ce sol mobile!… montre enfin ton essence divine, que tu as cachée jusqu’ici; et, le plus tôt possible, dirige ton vol ascendant vers ta sphère, que nous n’envions point, orgueilleux que tu es! car, je ne suis pas parvenu à reconnaître si tu es un homme ou plus qu’un homme! Adieu donc; n’espère plus retrouver le crapaud sur ton passage. Tu as été la cause de ma mort. Moi, je pars pour l’éternité, afin d’implorer ton pardon!»


S’il est quelquefois logique de s’en rapporter à l’apparence des phénomènes, ce premier chant finit ici. Ne soyez pas sévère pour celui qui ne fait encore qu’essayer sa lyre: elle rend un son si étrange! Cependant, si vous voulez être impartial, vous reconnaîtrez déjà une empreinte forte, au milieu des imperfections. Quant à moi, je vais me remettre au travail, pour faire paraître un deuxième chant, dans un laps de temps qui ne soit pas trop retardé. La fin du dix-neuvième siècle verra son poëte (cependant, au début, il ne doit pas commencer par un chef-d’œuvre, mais suivre la loi de la nature): il est né sur les rives américaines, à l’embouchure de la Plata, là où deux peuples, jadis rivaux, s’efforcent actuellement de se surpasser par le progrès matériel et moral. Buenos-Ayres, la reine du Sud, et Montevideo, la coquette, se tendent une main amie, à travers les eaux argentines du grand estuaire. Mais, la guerre éternelle a placé son empire destructeur sur les campagnes, et moissonne avec joie des victimes nombreuses. Adieu, vieillard, et pense à moi, si tu m’as lu. Toi, jeune homme, ne te désespère point; car, tu as un ami dans le vampire, malgré ton opinion contraire. En comptant l’acarus sarcopte qui produit la gale, tu auras deux amis.

FIN DU PREMIER CHANT

Via The project Gutenberg

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On est déjà habitués…

On est déjà habitués à croire que les choses se produisent comme ça, sans aucune intervention humaine. On est déjà habitués à l’organisation inégale du monde, qui ridiculise la vie humaine et qui fait partie de la classe éternelle des puissants. On est déjà habitués à l’idée que l’injustice est un destin, qu´on est obligés d’accepter ou pas accepter. On est déjà habitués à écouter ce que les puissants de la planète disent, que l’injustice constitue une loi naturelle. On est déjà habitués à croire que les inférieurs doivent une obéissance éternelle aux supérieurs, que les femmes doivent une obéissance absolue aux hommes, que ceux qui sont nés inférieurs ont été nés pour servir ceux qui sont nés supérieurs.

On est déjà habitués à baisser la tête aux ordres des patrons et à travailler quand ils veulent en gagnant ce qu’ils veulent, ils nous renvoient quand ils veulent et nous, on ne proteste pas, on ne contredit pas, on veut ce qu’ils veulent. On est déjà habitués à croire que les pauvres sont pauvres parce que c’ est comme ça que leur déstin désire, qu´ils ne peuvent pas être rien de plus, parce qu’ ils sont nés pour perdre et parce qu´ils sont absolument responsables de leur situation. On est déjà habitués à croire que seulement les compagnies multinationales peuvent préserver l’environnement à travers de leurs investissements commerciaux, qui dépouillent les ressources naturelles de la terre, à travers de l’exploitation commerciale de l’eau, de l’air, des aliments et celui qui ne peut pas les acheter, il est considéré comme un excédent statistique et il doit être mené au recyclage organique de la production d’engrais. On est déja habitués à vivre tout le temps avec des illusions en croyant que chaque loi est juste, seulement parce qu’ elle constitue une loi. On est déjà habitués à l’exigence obligatoire de l’état de la surveillance omnipresente, qui veut nous transformer en délateurs qui dénoncent tous ceux qui résistent ou luttent contre l’indigence imposée.

On est déjà habitués à regarder sans parler les chiens de leur démocratie à déchirer la viande et l’âme de ceux qui luttent, à accumuler les corps humains dans leurs prisons-dépots, à anéantir toute tentative de résistance à travers des lois, des tortures et de tout type d’assassins de l’état, de juges et de policiers. On est déjà habitués à être suffoqués par les dettes et par les prêts, pour ne pas perdre notre voiture, notre maison de campagne, notre portable, nos vacances sur des lieux à la mode, nos objets, tout ce qu´on croit que si on ne l’a pas ou on ne peut pas réaliser, on n’existe pas. On est déjà habitués aux ordres des publicités, pour consommer tout ce qu´on ne peut pas avoir, parce que c´est ça ¨le sens réel de la vie¨.

On est déjà habitués à être attachés avec une chaîne, que son extrémité touche le pied de la table de la télé et à accepter la normalité d’une vie qui nous veut emprisonnés dans quatre parois, où un écran est la seule fenêtre et on est obligés de faire attention à une boîte, qui possède seulement de la voix et pas d´oreilles. On est déjà habitués au terrorisme de la domination des médias, selon lesquels, la seule manière ¨pour sauver le pays¨ se trouve dans l’indigence disciplinée et complète de ses classes inférieures. On est déjà habitués aux suicides de nos prochains, qui préfèrent la sortie de la vie au décès lent de l’indigence. On est déjà habitués à l’humiliation, par les médias, des prostitutes toxicomanes et misérables, qui vendent aux ¨ intègres citoyens-victimes¨ leurs corps moribonds pour un peu de rêve faux, sous forme d’injection.

On est déjà habitués aux déclarations de l’empire de l’argent, selon lesquelles, l’oppression et la possession d’un pays faible et l´ assassinat massif de sa population par un autre, plus fort, constitue une ¨vertu humaine¨, une ¨restauration de la démocratie¨, mais quand un réfugié indigent, que lui- même a créé, cherche de la nourriture et il est obligé de voler, il est consideré comme un monstre qui ne respecte pas la vie humaine ni le pays qui lui ¨donne l´ hospitalité¨.

On est déjà habitués à considérer juste et moral le fait que les pays qui ¨préservent la paix universelle¨ fabriquent et vendent la majorité des armes, ils envahissent d’ autres pays en exterminant leur pauvre population. On est déjà habitués à considérer comme un fait unique que le motif du racisme et de la falocracie est l’héritage génétique et que l’indigence de ces personnes n’est pas due à l’histoire, mais à la biologie. On est déjà habitués à la conviction que les bateaux des réfugiés, des poursuivis, des émigrants misérables d´Afrique et d´Asie portent la violence, le crime, tous les maux, qui existent biologiquement dans leur sang et dans leur foi religieuse d´une forme innée. On est déjà habitués à la certitude que les pauvres portent leur destin à leur sang, parce que quand les chromosomes de l’infériorité se mélangent avec la mauvaise semence du crime, on arrive à la ¨conclusion¨ télévisuelle qui dit que plus brune la peau du pauvre, plus dangereusement barbare et inhumain il est. On est déjà habitués à considérer juste le fait que les commerçants des nations, les politiciens, les banquiers, les dominants de la terre, de l’eau et de l’air, qui vivent dans des pays puissants, ont le droit d’imposer à d’autres pays des dictatures militaires ou parlementaires et des gouvernements de marionnettes. Qu´ils peuvent leur dicter leur politique économique, ou de tout autre type, les ordonner à accepter sans objection des opérations destructives et des prêts d’usure, des conditions de vie, même le moment où ils peuvent respirer ou mourir.

On est déjà habitués à déprécier la vie et le fait qu’ils nous interdisent la mémoire. On est déjà habitués à notre seule mémoire, qui est, exclusivement, la mémoire du pouvoir des peu. Celle qui nous fait oublier que la richesse des peu est responsable de l’indigence de la majorité de la population. Celle qui nous dit que cette couple, qui n´est pas convenable, coexiste harmonieusement depuis toujours et que c´était toujours comme ça, parce qu´il s´agit de ¨ volonté divine¨. On est déjà habitués à oublier que les affaires avec les profits les plus hauts de la planète sont celles qui assassinent la majorité de la population de la planète, qui prennent des décisions sur leur destin et qui tirent des hauts profits grâce à leur extermination.

On est déjà habitués à croire que le ¨marché libre¨ est la seule source de la prospérité, la seule garantie de la démocratie et à oublier qu’où qu´ on a levé le drapeau du ¨commerce libre¨, lui- même a obligé les sujets de produire et de consommer seulement ses produits, de se soumettre à ses propres lois . Au ¨nom de sa liberté¨, qui inévitablement passe par l’esclavage de ses serveurs.

On est déjà habitués à nommer les pays pauvres ¨pays en voie de développement¨, écrasés par le développement d’autres pays puissants et par les compagnies multinationales. Celles qui monopolisent et dépouillent les ressources des pays ¨en voie de développement¨, leur connaissance scientifique, leurs aliments, leur technologie et ils leur vendent trop cher des aliments contaminés et adultérés et encore la civilisation et la pensée du vide absolu, des arsenaux trop chers qui vont les ¨proteger¨ d’ennemis inexistants.

On est déjà habitués à croire que le contrôle total de notre vie se trouve entre les mains des professionnels de la politique et des ¨spécialistes¨ des partis, à travers du vote, qui constitue la seule forme de préserver le bien-être social et la paix. On est déjà habitués à croire qu´on n´est pas mûrs, mais incapables de gérer nos vies d´une manière égale et collective. On est déjà habitués à croire qu’un monde, où les peu ne dictent ni ordonnent la majorité de la population, est inconcevable.

On est déjà habitués à l’ordre ¨saute maintenant¨ et on répond ¨combien d´haut?¨. On est déjà habitués à la question ¨quelle heure est-il ? ¨ et on répond ¨ l´ heure que vous voulez¨. On est déjà habitués à s’habituer à chaque exigence qu´ils nous obligent à s’ habituer.

On n´est jamais habitués à se rappeler que celui qui devient esclave de l´ habitude meurt peu à peu.

Publié au numéro 19 (été 2012) du journal crétois de rue ¨Apatris¨.

Traduction: Cristina

L’article en grec et en espagnol

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Qu´on se fait mineurs

Pour la majorité, le mot révolution ne signifie qu’un moment indéfini dans le futur lointain, quand toute la société va s´ exploser et sortir dans les rues et sans pouvoir plus supporter l’injustice elle demandera (et elle revendiquera) le changement du régime. Pour d’autres, le mot révolution est réduit à un processus-fétiche, selon lequel, d´ une manière soudaine et déterministe, presque métaphysique, ¨les conditions vont mûrir¨ et un groupe de révolutionnaires professionnels va occuper les palais hivernaux ou le Parlement, va éliminer les ¨hypocrites¨ et dans quelques mois tout sera en rose. Les ouvriers auront le pouvoir, représentés par un gouvernement central (mais ils seront encore ouvriers, à la fois). Et les agriculteurs aussi, tandis que les progressistes du passé, qui en principe ont été contre l’ancien régime, vont se transformer en conservateurs (en faveur de leur direction, qui, hypothétiquement, aura déjà conduit la classe ouvrière à la victoire). D’autre part, certains ont la conviction ferme que la révolution est- d’une certaine manière- une évolution inévitable et ils essaient de la préparer d´ une manière ¨scientifique¨, comme s´il s’agissait d’un sujet de mécanique, de stratégie et de volonté et pas d’un processus continu, hors de son épistémologie révolutionnaire et ancienne (et d’une certaine façon étrange, métaphysique aussi). Finalement, d’autres se croient déjà révolutionnaires, calmes dans un narcissisme virtuel, qui est la conclusion – selon eux- du matériel contre le système qui mettent sur internet. Évidemment, il existe une minorité ridicule (qui, toutefois, le plus elle augmente, le moins ridicule elle est, qui provoque plus le dégoût, ou encore, la peur, que le rire), qui croit que le sens vrai de la révolution se trouve dans l’imposition réussie d’un coup d’état, par exemple, parce que c´est ça dont on a besoin, parce que pendant la dictature de Papadopoulos il n’y avait pas de chômage et ….. ¨ (à la suite, un délire impossible à décrire).

Et on se demande : La révolution n’a pas une signification unique, qui est le processus continu (hors de frontières nationales) du changement social, dans le but d’une vie meilleure pour tous, basé sur deux axes primordiaux, l’égalité et la liberté, la liberté et l’égalité ? La polémique intérieure et continue de la société et la révision de ses institutions ? Comme Cornelius Castoriades a dit, ¨révolution ne signifie pas de rivières de sang, d´ occupation des palais hivernaux etc. Révolution signifie une transformation radicale des institutions de la société […]. Ainsi, pour qu´une révolution puisse exister, l’organisation psychologique de l’homme occidental doit changer et aussi son attitude envers la vie, en bref, son imaginaire. Comme imaginaire, le grand philosophe grec-français définit un mélange de significations sociales, qui confèrent du sens à une société qui ne provient pas d´ une ou plus de délibérations animiques d´ individus ou de groupes concrets.

De toute façon, en parlant de révolution, soit si chacun de nous se réfère à son illusion révolutionnaire, soit à des délibérations prérévolutionnaires réelles, ou soit si la révolution est perçue d´une manière plus dynamique ou plus statique ou si on considère sa dimension de révolte, ou encore sa durée révolutionnaire très importante, le chemin de l’action est inévitable. Nous, on va se limiter seulement à l’analyse théorique de la révolution en ignorant les mots de Castoriades, que ¨la société et l’histoire ne se soumettent pas aux lois qu´on pourrait avoir seulement en théorie. L’histoire est un secteur de la création humaine et cette création est soumise à des conditions concrètes, mais ces conditions ne la déterminent pas ? Elles lui tracent seulement un tableau ? ¨. (C´est nous qui crée l’histoire. L’histoire est quelque chose de nous et nous sommes responsables d’elle). Ainsi, continuerons-nous à vivre dans l’indigence et dans la misère anti-créative en attendant ¨que les mauvais moments passent¨ et quand ¨ le soleil se lève à nouveau¨, continuerons-nous à survivre insouciants, dans notre paradis de consommation ? Nous allons nous adapter dans la misère (parce que, comme plusieurs disent ¨le monde est comme ça et il ne change pas ¨) et nous allons nous habituer à la mort ? Ou le moment de nous demander si finalement il existe une vie avant la mort est déjà arrivé?

Il est presque sûr que la situation de passivité, à laquelle se trouvait la société pendant la période pré-électorale et postélectorale va finir bientôt, puisque de plus en plus de personnes tombent dans l’indigence, en progression géométrique. Plus que 10.000 de personnes se trouvent dans une situation de désespoir en ce moment et ceci sera plus évident les mois qui suivent, quand la graisse qui conservait plusieurs d´eux aura disparu en révélant leurs os. Les propositions de la majorité sont déjà connues, plus ou moins : la création d´ (anti)structures de solidarité, de cabinets sociaux, de tables communes, de cuisines collectives etc. Oui, nous aussi nous avons fait des propositions et nous avons participé à des actions sociales de solidarité pour nos prochains, qui sont dans la même situation que nous, ou dans une situation pire.

Mais il est déjà très évident que dans ce chaos, dans cette confusion, dans ce désespoir diffus et dans cette panique la marge s´ accroît trop :

  • L’oligarchie dirigeante se rend de plus en plus desaprensive, plus insatiable et vorace en abandonnant tout type de prétexte devant la possibilité de la perte minimale de profits.
  • L’état, au point où il avait un rôle de re-distributeur et d’arbitre, afin d’atténuer les contrastes ou la sensation des gens sur l’existence de ces contrastes, se détruit en accordant à des particuliers les secteurs vitaux et en gardant pour lui-même presque seulement le rôle du encaisseur et du flic. L’état de droit et de bien-être – quelques des garanties urbain-démocratiques, qui à peine ont fonctionné – sont abolis, en principe quant à son application et après dans leur sens législatif, pour accorder leur position à une exploitation claire et beaucoup plus violente pour une partie immense de la population.
  • Les patrons, grands ou petits, sont de plus en plus insolents, dans le pays où le droit du travail a été aboli en accordant sa position au droit des contrats d´embauche, c’est-à-dire, au droit du plus fort.
  • Les médias sont acharnés, parfois à cause de leur simple incapacité et souvent à cause de l’interdépendance, en négligeant l’information objective et en prenant d´une manière cynique le rôle de l’analyste politique néo-liberaliste et infaillible et à la fois, celui du flic-juge à travers de la télé.
  • Les fascistes trouvent un champ d’action en agissant d´une forme démagogique, de plus en plus imbécile et conséquemment, dangereuse, dans une société qui est effondrée et qui se rend fasciste à cause de la paralysie totale de la spontanéité et de son incapacité de s´étendre, de méditer et d’interpréter. La domination des vers et de tout type d’oiseaux de proie terrifiés et terrifiants est normale quand il y a tant de corruption.

En Grèce du mémorandum, dans la ¨Patrie¨ du peuple dont ¨ tous les malheurs sont à cause de Merkel¨, qui, bien qu’il soit touché par la banqueroute, il vote en même temps la personne politique la plus incapable et vagabonde (selon les ordres de Merkel, qu´il haït si beaucoup) pour qu’il ne perde pas les dépôts qu’en réalité il n’a pas, dans le pays où le nouveau rival du néo-libéralisme se transforme de plus en plus dans la tumeur cancérigène la plus vomitive et neonazi que l’esprit humain pourrait percevoir, dans le pays des experts du lifestyle en ce qui concerne les conspirations, de la noblesse de prêtres, de la foule chrétienne et séduite par le préfet totalement homophobique des chaînes de la télé et ex chanteur d´un répertoire de niveau bas, Psomiadis et par le grand fraudeur Efraim [voir scandale du monastère Vatopedi], dans le pays du recul et de tous les nationalistes – fascistes, de la Gauche qui est limitée aux protestations parlementaires en évitant comme un dératé même la pensée de l’aide à l’organisation d’un mouvement de désobéissance massive et sociale et l’appui à des luttes pareilles (une grève générale, par exemple), nous sommes tous perdus dans un cercle vicieux de populisme, où domine le discours insignifiant et sans base de l’orateur vulgaire ou de l’exploitant d´un air important ( mais qui en réalité n´est pas comme ça).

Qu’est-ce qu´on fait, alors ? Comment les magasins sociaux et les autres structures de solidarité peuvent aider ? Oui, ils vont alléger directement plusieurs entre nous, mais pour combien de temps ? Qu’est-ce qu´il va se passer quand personne puisse aider ses prochains ? Nous allons nous nourrir avec les miettes des nouveaux messieurs féodaux des ex biens communaux et des moyens de production ? Et jusqu’à quel point nous allons nous limiter à l’habitude de la survie ? Finalement, jusqu’à quel point cherchons-nous la révolution elle-même, qui, d´accord, d’une part va se baser sur des anti-structures, mais exige-t-elle queque chose en plus ? Est-il suffisant un petit sac de riz et une boîte d’aspirines ? Même si on trouve, hypothétiquement, la solution du problème économique (qui, comme il paraît, est le seul qui nous intéresse en ce moment) vivrons-nous satisfaits dans une société sans aucun sens, indépendamment du rationalisme du profit (ceci signifie qu´on ne va pas s´intéresser à la vie de notre voisin, pourvu que nos dépôts haussent), aliénés et isolés, en cherchant le sens de la vie à travers de la consommation des produits-déchets ? Continuerons-nous faire attention aux hommes d’Etat quand ils parlent du développement économique et de la prospérité, soit en ce qui concerne les numéros, soit le bonheur faux ? Lorsqu´ on ne se suicide pas, pourquoi ne décide-on pas de vivre ?

Sans travail, en travaillant pour des riens ou avec la peur de perdre même le minimum que notre travail nous offre, sans foyer, sans nourriture ou sans électricité, sans avoir plus rien à perdre, il serait bon qu´on s´inspire de quelques personnes qui n’ont pas peur de lutter. À l’autre bout d´Europe, à Asturies d´Espagne, certains ont décidé de se lever contre tous ceux qui vivent au détriment d’eux et qui ne pensent pas que leurs poumons peuvent les trahir d’un moment à l´ autre. Certains ont choisi l’affrontement en revendiquant leurs vies et en acceptant la solidarité des mouvements de tout le monde. N’est-il pas temps qu’on se fait, nous aussi, mineurs ?

Michael Th , Efor, Ian Delta

Traduction: Cristina

(L’article en grec et en espagnol)

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La micropolitique du pouvoir

Les élections sont considérées comme la manifestation éminente de la politique. Toutefois, de nos jours, on a démontré qu’ il n´ est pas correct croire qu’un vote peut changer la situation et qu´ il peut créer des fentes au pouvoir. Il n´ est pas correct croire que le jeu se trouve dans le Parlement ! On ne veut pas, alors, jouer au terrain de l´ adversaire. On ne reconnaît ni le terrain, ni l’arbitrage, ni leurs normes.

Notre ballon se trouve en nos mains et on joue pour faire ouvrir les terrains et pour que tout le monde y sorte, enfin . On joue parce que seulement de cette manière on peut vivre et se réjouir. Hors de normes et en regardant dans les yeux la vie, la vraiment misérable qu’ils nous imposent. Le grand nombre de suicides qui sont jetés rapidement à un côté… à cause de l´ occupation électoral. Les renvois qui se continuent d´ un rythme constant. La faim qui tue de plus en plus de citoyens.

Dans cette situation de crainte où on vit, il n´ est pas possible lutter pour la vie dont on rêve à travers des élections. Pour obtenir cette vie, qui est déterminée par ce qui est décidé avec de la collectivité et de la collaboration dans les assemblées locales et ouvrières, en accentuant l’égalité entre les citoyens, les chaînes d’or de l’indifférence et de l’adjudication ne nous conviennent pas.

L´ occupation et l’autoadministración des lieux de travail, dont on rêve, ne sont pas déterminées par les élections. La distribution libre et gratuite des biens de survie, qui, avec des pas lents mais stables commence à s´ établir, n’est pas déterminée par les élections. La production d’énergie, avec du respect à la nature et sa distribution égale et gratuite ne sont pas déterminées par les élections.

Nous, seulement, on peut construire notre vie comme nous, nous la voulons, sans le Parlement bourgeois. Toute cette lutte ne peut ni doit se concentrer sur les votes, qui légalisent les assassins économiques ou non et encore pis, ils créent les conditions de la prise de décisions pour nous sans nous.

P.S. : ¨Alors, mes amis, moi je crois qu’il est très politique que je sois un oiseau noir sur les murs et pas un bateau d´ un quai désert¨.

De la une du numéro 8 du journal ¨Drasi¨.

Traduction: Cristina

(L’article en grec et en espagnol)


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John Holloway: «On va lutter pour notre droit à la paresse…»

Le discours de Holloway en Left Forum de New York : Oui, vous avez raison, nous sommes paresseux et on va lutter pour notre droit à la paresse.

Du journal Drasi (L’article en grec et en espagnol)

Pour moi c´est vraiment un plaisir d’être ici, mais aussi j´ en ai peur, parce qu’en réalité c’est la première fois que je parle au sein de l’empire satanique. En plus, je veux remercier vivement les gardes de l’aéroport pour m´ avoir laissé entrer dans ce pays et vous visiter, sur cette terre de la ¨liberté¨, pour m´ avoir permis à venir vous voir , ici, dans votre prison. Ils m’ ont peut-être laissé passer parce qu’ ils n’ ont pas pris conscience de l’existence d’une confusion dans la prison, d’une rébellion au sein même de l’empire.

On est là pour célébrer l´année 2011, qui inonde l’année nouvelle, 2012. Une année pleine de révoltes glorieuses dans le monde entier, puisque, grâce à notre désobéissance il est clair que c´est nous la crise du capital. Nous sommes la crise du capital et nous en sommes fiers. Ça suffit avec la justification de la culpabilité des capitalistes et des banquiers. Le sens lui-même de ces mots n’est pas seulement irrationnel, mais aussi dangereux, parce qu´ il nous rend en victimes. Le capital est quelque chose dominant et sa crise est une crise de domination, puisque les dominants ne sont plus capables à gouverner de manière efficace. Après, on sort dans les rues en maniféstant et en déclarant que la culpabilité a été à eux. Qu’est-ce qu´ on dit, précisement ? Que leur façon de dominer n’est pas efficace ? Ce serait mieux qu´on admette que notre relation de domination est en crise, parce que les dominés ne sont pas très obéissants, parce qu´ils ne s’inclinent pas suffisamment. Le manque de soumission est la cause de la crise.

Le capital n’est pas seulement un système d’injustice, il est un système qui accélère l’exploitation, qui renforce la catastrophe. Ceci peut être vérifié à travers de plusieurs manières, à travers de la loi de la valeur, de la formation de la valeur et de son temps nécessaire, selon la société, ou les théories des tendances décroissantes des profits. Toutefois, ce qui a de l´ importance, est que le capital est une dynamique agressive. Il y a un effort infini d’accélération, une transformation éternelle de ce qui constitue le travail capitaliste. Ceci ne concerne pas seulement l’intensitivité du travail dans les usines, mais aussi la soumission croissante, tous les jours, de tous les aspects de la vie à la logique du capital. L’existence elle-même du capital consiste en la torsion éternelle de la vis et la crise repose simplement sur la manifestation que la vis ne se tord pas si rapidement comme il devrait, qu’ il y a de la résistance, dans une certaine partie. De la résistance dans les rues et sur les places, peut-être, de la résistance organisée, sûrement, mais aussi c’ est peut -être la résistance des parents qui veulent jouer avec leurs enfants, des couples qui veulent rester une heure de plus dans leur lit, des étudiants qui pensent qu’ils ont besoin de plus de temps pour élaborer une pensée critique, des gens qui rêvent encore d’être humains. C´est nous la crise du capital, nous, qu´on ne se soumet pas, qu´on ne court pas rapidement.

Et la crise, en réalité, a deux sorties. La première est demander pardon pour notre manque de soumission et ensuite demander plus de travail. ¨ S’il vous plaît, si vous nous exploitez plus, nous allons travailler plus durement et rapidement, nous allons soumettre chaque aspect de notre vie au capital, nous allons oublier toutes les bêtises infantiles du jeu, de l’amour et de la pensée¨. Celle-ci est la logique du travail aliéné, la logique inefficace de la lutte à travers du travail, qui est perçu comme le travail aliéné contre le capital. Le problème de cette sortie n´est pas seulement le fait qu´ on perd notre humanité, mais aussi, on reproduit le système qui nous détruit. Finalement, si on réussit, chose très improbable, à contribuer au dépassement des crises du capital, alors, celui, plus rapidement, plus rapidement, plus rapidement, soumettra chaque type de vie. Et après arrivera une autre crise et ensuite une autre et une autre, pas à jamais, parce que, peut-être, l´ extinction de l´humanité n´est pas très loin.

L’alternative, parce que je crois que c’est la seule alternative, est déclarer de manière ouverte que non, nous sommes désolés, nous sommes la crise du capital et nous n´ allons pas nous agenouiller, nous n´ allons pas accepter ce que nous fait le capital, nous sommes fiers de notre manque d’obéissance et de notre négation à nous soumettre à la force déstructive du capital. Nous sommes fiers de constituer la crise du système qui nous détruit.

Regardez la Grèce, l’épicentre de la crise économique et du crédit de nos jours. Là, la crise constitue totalement une crise de désobéissance. Les capitalistes et les politiques disent que les Grecs ne se soumettent pas beaucoup, qu´ils ne travaillent pas durement, il aiment faire la sièste et sortir le soir et ils doivent apprendre maintenant ce qu’il signifie être un véritable travailleur capitaliste. Et en donnant une leçon aux Grecs ils ont aussi l’intention à en donner une encore aux Portugais, aux Espagnols, aux Italiens, aux Irlandais et à tous les désobéissants du monde.

Et vu la circonstance il y a deux options. La première est dire non, non, nous sommes bons travailleurs, nous voulons seulement plus de travaux et nous allons vous prouver que nous pouvons bien travailler, nous allons reconstruire le capitalisme en Grèce. Et l’autre est dire, oui, vous avez raison, nous sommes paresseux et nous allons lutter pour notre droit à la paresse. Nous allons lutter pour pouvoir faire les choses selon notre rythme, avec la manière que nous, nous considérons correcte, nous allons lutter pour notre sièste, pour sortir le soir. Alors, nous disons non au capital et au travail capitaliste, parce qu´on sait tous que le travail capitaliste détruit littéralement la terre, détruit les conditions de l’existence humaine. Nous devons construire un nouveau mode de vie social.

La première solution, de dire que nous sommes de bons travailleurs, paraît la plus simple, la plus évidente, mais c’est peut-être seulement une illusion, parce que la majorité des commentateurs dit que la récession en Grèce va durer plusieurs années, indépendamment du rythme de la conformité des Grecs.

Si vous voulez savoir à quoi se ressemble la prorogation de l’échec du capital, sans aucun espoir de changement radical, regardez hors de la frontière de votre pays la tragédie au Mexique ou regardez plus près, regardez vos villes. L’autre option, de dire non au capital et de construire une relation sociale différente, est ce que plusieurs Grecs essayent en ce moment, par sélection ou par nécessité. Si le capital ne peut pas offrir la base matérielle de la vie, alors nous devons la créer d’une autre manière, en créant des réseaux de solidarité, en proclamant ¨aucune maison sans éléctricité¨ et en formant des groupes d’électriciens qui relient de nouveau le courant, à travers du mouvement ¨je ne paye pas¨ d´ impôts ni de péage, à travers du mouvement de la pomme de terre, selon lequel, les agriculteurs distribuent directement leurs produits dans les villes, dans des prix très bas, à travers des marchés d´ échange, à travers de la création des jardins communautaires et du retour à la campagne. En plus, à travers de la récupération des usines, d’un hôpital et d’un journal. Celle-ci est une manière compliquée et très expérimentale, où il n’y a aucun ordre politique et aucune clarté révolutionnaire, elle constitue une forme prématurée de la vie sociale, encore pas assez forte pour qu´on puisse ainsi assurer la survie. Et il faut avoir des compromis, mais c´ est clairement la direction vers laquelle nous devons pousser les choses et nous-mêmes aussi.

Le monde qu´on essaye de créer est un monde sans réponse, un monde où on marche en demandant, le monde d’une expérience. Mais c’est le ¨non¨ contre l’inhumanité, l’insolence et la menace du système capitaliste qui nous guide et aussi une étoile utopique qui sort de l’espoir et des rêves de tant d’années de lutte. Alors, on fait face à ces deux options, à cause de la crise. Ainsi, on peut choisir le chemin de la soumission à la logique du capital, avec la conscience que nous va mener, de manière inévitable à l’autoanulation de l’humanité ou on peut suivre les chemins dangereux et innombrables de l’invention d’un monde différent, en ce moment, d’un monde qui sort des blessures qu´on provoque à la domination capitaliste. Et au cours de l´ invention de nouveaux mondes, on peut voir clairement que c´est nous la crise du capital, c´est nous la crise contre la vitesse de la destruction du monde et on en est fiers. Nous sommes le nouveau monde qui dit ¨ capital, va en enfer ! ¨.

John Holloway, New York, 18 mars de 2012

Traduction: Cristina


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